Les actions des trois grands croisiéristes cotés en Bourse ont plongé de plus de 80% en quelques semaines, le repli le plus marqué s'étant produit fin février. Le phénomène est évidemment dû au Covid-19. Aujourd'hui, 95% des actions du monde entier sont plus ou moins affectées mais chez Carnival Corp, Royal Caribbean Cruises et Norwegian Cruise Line, la chute est abyssale.
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Les actions des trois grands croisiéristes cotés en Bourse ont plongé de plus de 80% en quelques semaines, le repli le plus marqué s'étant produit fin février. Le phénomène est évidemment dû au Covid-19. Aujourd'hui, 95% des actions du monde entier sont plus ou moins affectées mais chez Carnival Corp, Royal Caribbean Cruises et Norwegian Cruise Line, la chute est abyssale.Toutes les actions des entreprises de près ou de loin liées au secteur des voyages sont sévèrement sanctionnées, tellement, même, qu'elles en deviennent résolument attrayantes. Royal Caribbean Cruises, par exemple, se négocie à 4,5 fois seulement son bénéfice. Carnival Corp et Norwegian Cruise Line en sont même à 3,7 fois. La valorisation basée sur le rendement du dividende semble tout aussi intéressante - 7,6% dans le cas de Royal Caribbean Cruises et près de 13% pour Carnival Corp. Ces chiffres, qui semblent trop beaux pour être vrais, sont bien réels, mais uniquement parce qu'ils sont calculés sur le bénéfice et le dividende de 2019.Or on sait que 2020 ne sera pas une année comme les autres. La pandémie a provoqué la suspension de toutes les activités touristiques. Le secteur des croisières sera au point mort jusqu'à la fin du mois au moins. Personne toutefois ne veut croire en une immobilisation en mai et moins encore, au-delà. L'été sera bien sûr crucial. Ceci dit, les perspectives ne sont guère encourageantes, en raison, précisément, du caractère mondial de l'épidémie. Et des croisières elles-mêmes.Même si les voyages pouvaient reprendre cet été, rien ne dit que les clients se bousculeraient au portillon. L'on se souvient que le Diamond Princess, propriété de Carnival Corp, le plus grand croisiériste (105 bateaux), avait été mis en quarantaine dès le début de l'apparition du virus au Japon. Nombre de ses passagers avaient dû rester enfermés dans leur cabine (selon l'Organisation mondiale de la santé, près de 700 voyageurs étaient porteurs du Covid-19) et tous les autres avaient dû être isolés à bord des jours durant également. Au large des côtes de Californie, le Grand Princess a connu le même sort. Il est entré dans la baie de San Francisco le 9 mars, pour y entamer deux semaines de quarantaine. Vingt et une personnes avaient été testées positives.Les croisières sont le segment de l'industrie touristique qui avait affiché la croissance la plus vigoureuse ces 10 dernières années, en réussissant notamment à attirer un public plus jeune et plus international. Pour les spécialistes, il n'est pas encore condamné: tout dépendra de la durée de la crise. Dont la fin n'est, rappelons-le, toujours pas en vue; l'histoire, de son côté, ne nous est pas d'une grande aide, puisque l'affaire ne connaît aucun précédent. Si les douloureuses catastrophes ont été nombreuses au fil des temps, leurs conséquences furent temporaires; les cours ont évidemment chuté mais a posteriori, le pessimisme s'est toujours révélé excessif. Le naufrage, en 2012, du Costa Concordia, dans lequel 32 personnes ont trouvé la mort, a certes fait basculer le titre, mais les résultats du groupe n'ont finalement pratiquement pas souffert du drame.Cette fois, la situation sera plus difficile à appréhender. Les compagnies devraient avoir plus de difficultés à attirer les voyageurs âgés, qui constituaient jusqu'ici la majorité de leur clientèle - une clientèle justement plus vulnérable au virus.Les risques de faillite ne sont pas à exclure. Carnival Corp estime le manque à gagner dû à la suspension des activités jusqu'à la fin avril à 450 millions de dollars (bénéfice annuel de 2019: 3 milliards de dollars). Mais les marchés partent à juste titre du principe que les dégâts seront beaucoup plus importants. Depuis l'épisode du Diamond Princess, Carnival Corp a perdu près de 20 milliards de dollars de valorisation boursière, soit 5 fois le résultat net sur lequel il avait achevé l'exercice 2019.Pour faire face à la situation, le groupe a levé 6,25 milliards de dollars. Les actionnaires ont pour leur part payé un prix élevé, puisque 62,5 millions d'actions nouvelles ont par ailleurs été émises au prix de 8 dollars à peine. Carnival a également émis pour 4 milliards de dollars d'obligations au taux plus que généreux de 11,5%, et pour 1,75 milliard de dollars d'obligations convertibles à 5,75%.Le rapport des analystes, qui voyait le cours chuter à 6 dollars (contre un sommet à près de 72 dollars), est dramatiquement proche de la vérité. L'an passé, le taux d'endettement (rapport entre la dette financière nette [DFN] et le cash-flow opérationnel [Ebitda], arrêté à 2) était le plus bas de tous. Le rapport valeur de l'entreprise (EV)/Ebitda, de 3,8 en 2019 toujours, était particulièrement faible également.Royal Caribbean Cruises, le deuxième opérateur de croisières aux Etats-Unis, va devoir supprimer son généreux dividende et passer lui aussi en mode survie. Sa capitalisation boursière s'élève à 8,9 milliards de dollars et son endettement, à 11,7 milliards. Son ratio DFN/Ebitda s'établit à 3,25, un chiffre supérieur à celui de Carnival Corp. A 5,9 fois, son ratio EV/Ebitda est également beaucoup plus élevé.Norwegian Cruise Line, la troisième compagnie par ordre d'importance, ne versait déjà pas de dividende; voilà donc une chose dans laquelle elle ne pourra pas sabrer. Notons que sa capitalisation boursière (3,6 milliards de dollars) est très éloignée de la charge totale de sa dette (7 milliards). Ses ratios, de 3,6 (DFN/Ebitda) et 5,6 (EV/Ebitda), ne sortent pas non plus gagnants de la comparaison avec ceux de ses concurrents. Pour ne rien arranger, le groupe fait l'objet d'une plainte: la direction aurait menti au personnel et aux clients à propos des conséquences du coronavirus. Pour l'anecdote, elle aurait annoncé: "Tout ce dont vous devez vous préoccuper, c'est d'avoir suffisamment de crème solaire" et "Le coronavirus ne survit pas par les températures incroyablement chaudes et tropicales vers lesquelles vous allez naviguer". D'après des courriels d'un employé, qui ont fuité, Norwegian Cruise aurait encouragé son personnel à mentir aux clients pour sauver les réservations.Les prochains mois s'annoncent tendus pour les compagnies de croisières et leurs actionnaires. Si les voyages devaient rester proscrits après l'été, une intervention du gouvernement ne serait pas à exclure, d'autant que la faiblesse du prix du pétrole (un poste de coût important) n'est d'aucune utilité dans les circonstances actuelles. Reste à savoir quelle forme prendrait ce soutien, et si les actionnaires et les détenteurs d'obligations seraient tenus de participer aux opérations de sauvetage.Dans l'intervalle, ne vous laissez pas séduire par le chant des sirènes et la faiblesse des cours: cette catégorie d'actions n'est pas la première que l'on achète lors d'un krach boursier mondial. Attendez que le ciel se dégage et que les bâtiments aient repris le large. D'ici là, on connaîtra l'ampleur de la dilution. Carnival Corp nous semble en tout cas être le choix le plus judicieux au sein du secteur.